Voyager dans le temps et dans la matière

18 mars 2020
Hélène FERRARINI, journaliste
Du 5 au 13 mai 2018, SystExt s'est rendu en Grèce pour étudier les réalités minières de ce pays, qui dispose à la fois d'un important passif minier et d'une actualité minérale dense, tant pour le charbon, l'or, que les minéraux industriels. Hélène FERRARINI, journaliste qui a été invitée à ce séjour minier, propose ici un récit de voyage.
Complexe abandonné de Theioryhia, exploitation des sulfures, île de Milos, Grèce (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Gravé dans le marbre qui surplombe l'entrée de la galerie, un discret serpentin. Le doigt y glisse sur la douceur de la pierre translucide. Il trace le chemin de la galerie. Avant de pénétrer dans l'obscurité des entrailles de la terre, l'esclave mineur faisait-il glisser son doigt sur le marbre s'efforçant de graver dans sa mémoire les méandres du ventre sombre où il allait pénétrer pour en extraire la matière ?

Les mines du Laurion

Il y a 2500 ans, lorsque les mines du Laurion battaient leur plein, 20 tonnes d'argent en étaient extraites tous les ans. Le métal a servi à frapper la monnaie athénienne et à constituer le trésor de Délos, entreposé sur l'île éponyme. De vagues souvenirs de cours d'histoire du lycée tentent d'émerger de nos mémoires... L'entrée de cette galerie est à quelques pas du théâtre de Thoricus, dédié à Dyonisos, explique Barbara qui pousse sa voix de sexagénaire sous le soleil de mai. Elle a préparé des fiches plastifiées sur lesquelles sont expliquées les procédés d'extraction du métal. Des schémas explicatifs permettent de retracer les étapes qui permettent d'obtenir de l'argent à partir de la roche extraite de ces galeries. Dans un français élégamment teinté d'accent étranger, cette femme à la classe désuète d'enseignante de lettres classiques s'applique à prononcer les termes techniques : le scheidage, la coupellation...

 

 

 

 

 

Théâtre de Thoricus, Laurion (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Une demande surprenante a été faite à Barbara récemment : une visite guidée insistant sur les mines et les métaux. Barbara a fait de son mieux pour y répondre, mais elle n'a pas pu s'empêcher d'ajouter au programme de la journée un détour par le sublime temple de Poséidon, perché sur cap Sounion, dominant la mer de ses colonnades de marbre antique. Mais les ingénieurs résistent encore à l'appel du dieu de la mer – cela sera moins le cas sur l'île de Milos où la plupart succomberont à l'étreinte marine – et maugréant contre le choix bêtement "touristique" de notre guide, ils cherchent obstinément dans les parages du temple antique quelques témoignages d'activités minières passées.

Le parc national du cap Sounion est un véritable gruyère. Il est question de plus de 1000 puits de mine qui parsèment ces collines où seuls poussent des pins méditerranéens et des immortelles aux fleurs jaunes. Ca sent l'origan et la végétation s'apprête à affronter les chaleurs estivales. Partout aux alentours du stérile minier. Des laveries antiques ont été mises à jour par des archéologues. Barbara retient sa surprise face aux réactions excitées qui émanent du groupe à la vue des traces de bassin de décantation. Des cuves creusées à même la roche forment un système où l'eau circulait, charriant le minerai réduit en poudre. Déjà ce matin, au petit musée géologique, la vue de cadmium, plomb, arsenic, antimoine... a suscité des réactions qu'elle n'a pas l'habitude d'observer chez les visiteurs qu'elle guide.

Parc archéologique de Drymos, site antique de traitement du minerai, Laurion (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Cet air intrigué nous l'avons croisé à plusieurs reprises au cours de ce séjour. Une telle passion pour les questions extractives n'est pas commune... Se peut-il qu'il y ait anguille sous roche ? Non, l'intérêt ne pourrait être feint aussi longtemps et avec autant de fougue.

SystExt, pour Systèmes extractifs, est une association fondée en 2009 par des ingénieur.e.s miniers français.es. En mai 2018, ses membres sont allé.e.s en Grèce invitant à ce "séjour minier" quelques personnes extérieures à l'association. J'en fais partie. "Les questions minières sont des questions compliquées et nous avons besoin d'aller nous former sur le terrain" explique une ingénieure. "Pour maintenir un haut niveau d'expertise, avoir un large éventail de possible, être le plus exhaustif possible dans la connaissance des sites." Ces besoins se font d'autant plus sentir que l'association s'ouvre depuis quelques temps à des membres n'ayant pas été formés aux métiers de la mine.

Dans le minibus qui nous mène à Ierissos, des champs d'oliviers et la forêt à perte de vue. Un membre de SystExt pointe du doigt deux collines à l'horizon.
" - Là-bas ? Vous ne remarquez pas quelque chose ?
- ..."
Silence poli des passagers.
" - Observez bien ! Ce sont des résidus miniers qui bouchent une vallée."

Le V d'une vallée a été comblé par des roches dont la couleur diffère. L'ingénieur a l'oeil et comme d'autres membres du groupe, il fait un usage récurrent de l'expression "c'est travaillé là", difficilement compréhensible si on ne saisit pas qu'il est question de "travail" de la roche, de la terre, du sol.

Voyager en Grèce, c'est faire un voyage dans le temps, dans ce pays lové à l'ombre de son Antiquité. Voyager avec des ingénieurs miniers, c'est faire un voyage dans la matière.

S.O.S. Chalcidique

Ce minibus filant à travers les champs d'oliviers nous mène à Ierissos. La commune nouvelle dont fait partie cette petite ville de bord de mer a été nommée Aristote, du nom du philosophe qui y serait né il y a de cela bien longtemps. Ioannis – Jean traduit-il en français - est pêcheur, amateur. "J'aime la mer" me dit-il au restaurant du premier soir, des plats de sardines frites sur la table. Son français mal assuré, reste des années où ce septuagénaire fréquentait "la faculté" en France, le fait prononcer des phrases simples allant à l'essentiel. Et se servir des contours de sa main halée pour dessiner la carte du littoral de la Chalcidique : trois doigts de terre qui s'enfoncent dans la mer que Ioannis aime tant. Ici le Mont Athos, interdit aux femmes mais que nous pourrons "visiter" en trois dimensions le lendemain dans la salle de cinéma de la mairie, et là à sa base, la ville de Ierissos.

Nous ne parlons pas le grec, si ce n'est les salutations et autres remerciements de rigueur. L'anglais nous sert de langue d'échange. De temps en temps jaillit toutefois du grec un mot transparent à nos oreilles francophones : "catastrofiki" répondra laconiquement Ioannis, le matin sur le port lorsque nous lui demanderont ce qu'il adviendrait des activités nautique et halieutique si la mine d'or de Skouries voyait le jour.

 

 

 

 

 

 

 

Installations portuaires et chantier naval de Ierissos (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Il y a aussi Georgios : membre du collectif SOS Chalchidique qui se bat contre le projet minier, il est notre principal guide à Ierissos. Sous sa moustache blanche, c'est dans un français parfait qu'il raconte le mauvais polar qui gangrène la région. Eldorado Gold et un magnat des médias et du BTP grec du nom de Bobolas ont pour projet d'y exploiter un gisement d'or primaire. Sur la route flambant neuve qui monte à travers la forêt de vieux chênes jusqu'au site où la fosse a déjà commencé à être creusée, Georgios raconte que la montagne Kakavos devra être asséchée. Et, c'est la valse des chiffres dont l'échelle dépasse notre entendement : 3000 tonnes de poussière par heure ... à quoi cela peut-il correspondre ? Ailleurs, en Guyane, les militants de la Jeunesse autochtone ont décidé de ne pas se laisser enfermer dans ces données qui tétanisent l'esprit. "Nous n'avons pas besoin d'experts pour savoir d'instinct que c'est de la merde" disent-ils grosso modo pour s'extraire d'un débat dont ils sentent bien que les termes les enfermeront. Ce problème de la technicité se pose partout. "On n'était pas des scientifiques" raconte Thanasis, figure de pâtre grec aux cheveux bouclés et barbe épaisse, aux yeux clairs derrière des lunettes, lunaire et terrien tout à la fois. SystExt s'attaque elle à la technicité de ces débats miniers car les ingénieurs qui composent l'association en ont la capacité. Une compétence rare et précieuse dans le domaine de la critique des activités extractives.

 

 

 

 

 

 

 

Mine de Skrouries (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

La fromagerie de Ioannis Stathoris surplombe la route en lacet qui mène jusqu'à Ierissos. Sur le flanc d'une colline taillée à vif pour y faire passer le ruban asphalté, trois lettres de l'alphabet latin ont été accrochées : S-O-S. Le second S, bringuebalant, s'affaisse et je ne peux m'empêcher d'y voir un signe de l'essoufflement de la lutte. Ioannis le fromager a fait 4 mois de prison en préventive pour s'être mobilisé contre le projet minier. C'est lui qui produit cette feta que nous mangeons depuis la veille en tranches épaisses nappées d'huile d'olive. Il nous sert du fromage et une eau-de-vie claire comme de l'eau de source que l'on boit dans de petits verres. Il est 11h du matin. Je crève d'envie de le questionner sur sa lutte, son combat, sa détention aussi... Mais nous nous pressons dans le petit comptoir de vente de la fromagerie perché sur la colline boisée. Et nous buvons... Et je n'arrive pas à trouver les mots. Tout ce à quoi je réussirai à m'accrocher, ce sont les photos gondolées sur les murs de la fromagerie qui montrent une tome de fromage énorme de près d'une tonne : Ioannis Stathoris est entré dans le Guiness des records en 2010 pour avoir produit la plus grosse tome de feta au monde ! "J'ai toujours de grandes idées" dit-il. Son père avait un troupeau, aujourd'hui il emploie une trentaine de personnes dans sa fromagerie. Et il s'est battu pour ne pas voir les lieux transformés en gisement aurifère.

 

 

 

 

 

 

 

Ierissos, centre de la contestation (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Le soir, certains auront plus de temps pour discuter avec d'autres habitants qui ont également connu l'incarcération. A la mairie d'Aristote, des membres du collectif se sont réunis pour raviver la flamme de la mobilisation. Des procès vont avoir lieu dans les jours à venir à la grande ville de Thessalonique.

Any a de beaux cheveux blancs frisés. Elle dit qu'avant la crise, elle était considérée comme pauvre dans la société grecque mais que maintenant elle se sent bien plus riche que la plupart de ses compatriotes, car elle n'a jamais cru dans les richesses purement matérielles. Elle nous raconte les villes voisines de Ierissos. Stratoni est une ville minière planifiée par un architecte anglais après que les plans d'un architecte français aient été refusés car il n'avait pas proposé une organisation de l'espace suffisamment hiérarchisée. Olympiada a accueilli des réfugiés grecs d'Asie mineure dans les années 1920, ces mêmes personnes qui ont participé ailleurs en Grèce à l'émergence de cette musique métisse qu'est le rébétiko.

Après deux jours avec les membres de SOS Chalcidique à Ierissos, nous passons en coup de vent à Stratoni, la minière. Dans l'allée principale, un marché où rien ne nous attire et une plage visiblement polluée par des déchets miniers où flotte un pavillon invitant à la baignade. Le site de transformation du minerai borde la mer. Sur le sable, des cailloux éparpillés témoignent de ce qui a été déversé ici pendant des décennies. Les ingénieurs géologues jouent aux petits poucets et lisent les pollutions passées et présentes avec consternation. Dans un café, le tenancier peintre a empli son intérieur de toiles colorées. Nous croisons les camions tombereaux bachés d'où s'échappe une épaisse poussière, que d'autres camions citernes tentent vainement de fixer au sol en aspergeant la chaussée d'eau. A Olympiada, c'est à la dérobée que nous arrachons un regard sur un site minier en activité depuis une route de campagne.

 

 

 

 

 

 

 

 

Plage de résidus miniers à Stratoni, installations de traitement du minerai en arrière-plan (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Kozani, la Ruhr des Balkans

Nous roulons jusqu'à Kozani. A peine le temps de mémoriser le mantra "tourbe lignite houille anthracite" que le maire nous reçoit. "Je suis le seul maire vert de Grèce" dit-il. Ioannidis Eleftherios est écologiste dans un pays où cette tendance politique reste faible. Cela vous pose un homme, mais où donc siège-t-il ? Pas dans un parc naturel, ni sur une île préservée, mais à Kozani, une ville de 70 000 habitants en plein coeur du bassin charbonnier du pays, dans la région qui s'est dédiée ces 70 dernières années à produire l'électricité grecque en extrayant du charbon et en le brûlant dans des centrales thermiques. Tout cela nous est expliqué sous les modestes dorures d'une salle de réunion de la mairie de Kozani. Les slides du powerpoint font défiler une série de données qui dessinent le portait d'une région contusionnée - au bas mot - par ces décennies d'exploitation. Que faire désormais ? Vers où aller ? Et comment ? se demande aujourd'hui la Ruhr des Balkans...

Le lendemain, des ingénieurs de la compagnie nationale d'électricité qui gère également l'extraction de la lignite dans la région nous font visiter des plantations de fruitiers sur stériles miniers. Les acacias gagnent le défi de la revégétalisation. En ce mois de mai, leurs grosses grappes de fleurs odorantes ponctuent leur feuillage vert tendre.

En attendant, l'exploitation de la lignite continue. La pluie a été clémente et nous a laissé accéder jusqu'à la grande mine du Sud, la plus vaste des Balkans, où les ingénieurs de la compagnie ont finalement décidé de nous mener. Peut-être que nos bonnes manières ont-elles convaincu que notre groupe était bien constitué d'ingénieurs miniers à même de soutenir des conversations sur l'intérêt d'avoir un pH alcalin, la conductivité électrique des sols et les sensations qu'une descente à plus de 1000 mètres sous terre peut susciter... Une forme de reconnaissance mutuelle s'est établie entre les ingénieurs grecs et français, parlant un langage commun. Nous surplombons la grande mine du Sud. Je comprends mieux l'idée de l'association selon laquelle "il faut aller sur le terrain pour se former et comprendre". Il faut voir ce genre de paysages si difficile à décrire car il ne ressemble à rien de ce que je connaisse. D'ailleurs le fait qu'on les surnomme "moonscapes" - "paysages lunaires" en anglais - laisse peu de doute quant au fait qu'il n'y a là pas grand chose de terrien. A perte de vue, la surface de la terre a été grattée découvrant une boue rougeâtre. Des rails sillonnent ce paysage de désolation. Une excavatrice géante fait son travail. Si la terre était un corps, ce serait là une plaie béante, purulente, à l'impossible cicatrisation.

 

 

 

 

 

 

 

 

Mine de lignite, bassin Sud de Ptolémaida (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

C'est la lumière et donc la vision qui est la plus rapide : c'est d'abord une fumée gris claire qui se disperse depuis le sol. Puis le bruit profond de l'explosion suit. Enfin l'odeur aigre des explosifs nous arrive en dernier. Des explosions comme celle-là fracture le sol plusieurs fois par jour. Couplées aux vibrations des machines, elles déstabilisent les environs.

Grâce aux génies des organisateurs du séjour capable de faire entrer un éléphant dans une valise, nous réussissons en une journée à visiter la mine avec la compagnie et des villages alentours avec leurs habitants. Ils nous montrent leurs murs fissurés, les terrains qui s'affaissent, les pentes anormales dans les maisons qui donnent la nausée, les crépis qui s'effritent révélant des murs de briques disjointes et le clou de ce monde en cours d'effondrement : une route tombant à pic, l'asphalte fracturée nette. A Anargiri, un glissement de terrain a entraîné tout un pan de terre en juin 2017. Les maisons jouxtant la zone effondrée ont été évacuées. C'est désormais une allée abandonnée qui mène là où la terre s'arrête. Et toujours à l'horizon, les silhouettes des centrales thermiques fumantes... Sur l'une des tours de refroidissement, un "Go Solar" inscrit un matin à l'aube par des militants de Greenpeace fait désormais partie du paysage sans que son message ne semble se concrétiser.

 

 

 

 

 

 

 

Bordure du glissement de terrain à Anargiri, vue sur la mine à ciel ouvert de lignite d'Amynteo (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Pour certains d'entre nous, cette exploration de la question de la lignite continuera à  Athènes. Le WWF y a ses locaux à deux pas de l'Acropole. Loin de Kozani, l'organisation environnementale a développé une expertise de haut vol sur le charbon et les questions énergétiques grecques.

Milos, île minée

Obsidienne, kaolin, soufre, manganèse, pouzzolane, baryte, perlite, bentonite.... ce n'est pas un mantra, mais un chapelet qu'égraine Milos. Cette île volcanique des Cyclades, dont la forme en demi-lune rappelle le cratère qui l'a fait naître, regorge de ressources minérales exploitées depuis des millénaires. La collection d'obsidiennes de Zafeiris Vaos témoigne de l'utilisation de cette roche volcanique il y a déjà 9000 ans, comme l'explique le musée de la mine de Milos.

L'île a décidé de valoriser son histoire minière, signe que le tourisme peut faire feu de tout bois. Dans un bâtiment blanc aux lignes épurées, le Milos Mining Museum a ouvert en 1998 pour "exposer et honorer la longue histoire minière et la richesse minérale de Milos". Le musée a été soutenu par la compagnie S&B Industrial Minerals SA, aujourd'hui rachetée par Imerys, qui exploite des mines sur l'île.

De la mine de perlite que nous visitons à peine débarqués du bateau qui nous a conduit du port du Pirée jusqu'à Milos, je n'ai que des souvenirs épars. Un ingénieur minier se charge de nous et bien vite nous l'encerclons et l'harcelons de questions, sans bien nous rendre compte de l'attitude oppressante qui peut se dégager de notre groupe. Je revois notre guide, casque rouge sur la tête, la moustache brunie par la cigarette tentant de répondre tant bien que mal à ce flot de questions. Encore un qu'a du surprendre l'insatiable curiosité de notre groupe...

 

 

 

 

 

 

 

 

Exploitation de perlite de Tsigrado, île de Milos (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

De Milos, un mot : celui de lumière. D'un blanc étincellant qui fait plisser les yeux. Paysage solaire et minéral. Zéphyria est l'un des anciens noms de l'île en référence au vent zéphyr. La végétation méditerranéenne et ses petits bosquets de plantes se font avares en feuillages pour résister à la chaleur et aux vents marins.

En plus du musée, Milos a développé des chemins de randonnée sur les traces des exploitations minières présentes et passées qui parcourent l'île de part en part. Milos ou le site rêvé d'ingénieur.e.s miniers en vacances ? Le long de l'un de ces géotreks, un point de vue surplombe la fosse d'une mine de bentonite en activité et le dégradé de couleurs de ses flancs étagés en petites terrasses. Un autre géotrek mène jusqu'à Theioryhia et ses anciennes mines de soufre nichées dans un cadre époustouflant. Nous avançons autant que possible avec les voitures mais il faut finir à pied et pénétrer dans un défilé digne d'un western. Sur fond de mer bleue, d'anciennes galeries abandonnées forment autant de cavités creusées dans la paroi friable. Certaines entrées ont été plus ou moins consolidées par quelques pierres taillées ou des briques leur donnant la forme d'une embrasure de porte rectangulaire. D'autres sont juste creusées à même la falaise. Au bout de la gorge à sec, la mer d'un bleu profond lèche les pieds de bâtiments en briques de tuf abandonnés. Une rampe en métal rouillée s'adosse à la pente. Nous manquons de temps pour explorer ce site, ce qui ne fait qu'en mythifier le souvenir.

 

 

 

 

 

Exploitation de bentonite d'Aggeria, île de Milos (SystExt - mai 2018 - CC BY NC SA 3.0 FR)

Cette impression fugace de far west, inattendue en pleine mer des Cyclades, résonne avec l'air entêtant de ce folk song que l'une des membres de SystExt chantait à capella et qui par effet de contagion a été repris par nombre d'entre nous jusqu'à cette terrasse d'un restaurant de Milos, où j'essayais d'extorquer au sommelier des commentaires sur le vin des vignes plantées sur les anciennes mines de perlite. Le chant raconte que certaines personnes disent qu'un homme est fait de glaise...

Some people say a man is made outta mud
A poor man's made outta muscle and blood
Muscle and blood and skin and bones
A mind that's a-weak and a back that's strong

You load sixteen tons, what do you get?
Another day older and deeper in debt
Saint Peter don't you call me 'cause I can't go
I owe my soul to the company store
...

Claquements de doigts en rythme... Les mots bien articulés et énoncés d'un ton clair... la joie de chanter une chanson entraînante et entêtante sur un thème pourtant terrible, l'exploitation humaine au nom de la production minière...